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“Matières”
de Juliana Borinski


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“Ce rapport entre ce que l’image a de moins, privée qu’elle est
de profondeur, et ce qu’elle a de plus, sa capacité à contenir
des choses absentes, semble sa qualité première.”

Tristan Garcia, L’Image, éd. Atlande, 2007

Ce sont des photogrammes de papier sensible, des rectangles blancs pliés, mouvementés par des reliefs gris. Dans la série Between Humiliation and Happiness, Juliana Borinski surexpose le papier pour le rendre absolument noir. Elle le froisse ensuite, avant de l’exposer à nouveau sur une surface vierge. La feuille sensible se déplie, cherche à retrouver sa forme initiale pendant ce second moment de chambre noire. Le papier initialement blanc, obscurci par la lumière, reprend alors de sa blancheur initiale et sort de sa platitude pour proposer une profondeur.
Ces photographies sont faites sans appareil, comme l’artiste aime à le rappeler. Ce  sont des images vides, aucune bribe de monde n’y a été enregistrée : des photographies de ce qu’est primitivement la photographie : de la chimie activée par la lumière sur une surface plane.
Les saillies des pliures animent les rectangles clairs, parviennent à susciter d’autres images. Il m’a parfois semblé distinguer dans les photogrammes de la série Between Humiliation and Happiness, des fragments de corps : des bribes de dos sinueux, des omoplates creusées.

Juliana Borinski interroge le médium et renoue avec les expérimentations des premiers temps de l’histoire de la photographie. Elle a développé un rapport fort à la matérialité de l’image : travaillant avec des pellicules endommagées, des diapositives brisées. Souvent son œuvre s’élabore dans des images détruites. L’artiste explore une diversité de techniques, utilisant le microscope, la radiographie. Elle fait de l’accident son sujet, montrant les anneaux de Newton si redoutés des photographes ou des amorces de pellicules insolées.
Pour la série From the color dark room, Juliana Borinski a réalisé des photographies avec des chutes de filtres couleurs. Ces photogrammes ne sont pas en noir et blanc mais en couleurs. Ces images inédites rencontrent en écho l’esthétique constructiviste et minimaliste. Les formes colorées, créent un vertige géométrique, se recouvrent les unes les autres.

Il est rare dans un temps où le numérique a bouleversé les usages de la photographie, de rencontrer une artiste qui renoue avec les premières techniques de l’image, mais de manière contemporaine. Pas de nostalgie, mais une démarche prônant l’unique, résolument technique, désintéressée de la représentation et profondément plongée dans la matière même de l’image.

Hélène Giannecchini, 2015

Juliana Borinski est une artiste germano-brésilienne basée à Paris. Elle travaille avec des images fixes et en mouvement dans le champ de la photographie et du cinéma expérimentaux. Elle s’intéresse à la frontière entre la production d’images et leur destruction, entre l’iconographie et l’iconoclasme. Elle est représentée par la galerie Jérôme Poggi.

Juliana Borinski, vue de l’installation Blank Volume I, medias mixtes, 2014
© Juliana Borinski / Courtesy Galerie Jérôme Poggi

Site de l’artiste
Galerie Jérôme Poggi