ENFANCE D’IMAGE (1/2)

Pour Cléo

Les enfants (…) ont une propension particulière à rechercher tous les endroits où s’effectue de manière visible le travail sur les choses. Ils se sentent irrésistiblement attirés par les déchets qui proviennent de la construction, du travail ménager, ou du jardinage, de la couture ou de la menuiserie. Ils reconnaissent dans les résidus le visage que l’univers des choses leur présente à eux seuls. Ils les utilisent moins pour imiter les œuvres des adultes que pour instaurer une relation nouvelle, changeante, entre des matières de nature très différente, grâce à ce qu’ils parviennent à en faire dans leur jeu. Les enfants créent ainsi eux-mêmes leur monde de choses, petit monde dans le grand.

W. Benjamin (Sens unique, trad. J. Lacoste, Les Lettres Nouvelles / M. Nadeau, 1978, p. 161)

Photographie, par Cléo

Photographie, par Cléo

1

      C’est une image qu’elle m’apporte en rentrant à la maison.
      C’est sa première image, me dit-elle. Ses yeux brillent.
      Elle veut me raconter. Comment a-t-elle fait ?
      Elle veut me dire ce que ça veut dire pour elle.
      Elle me parle, elle essaie de donner un sens à cela.
         Elle a 9 ans
            et le temps de revenir sur nos mots, de regarder
      avec nos mots.

2

      On a tous, plus ou moins, fait cette expérience. Une boîte à café, rectangulaire, peinte en noir à l’intérieur. Un trou au milieu, un bout de scotch pour le couvrir. Une salle complètement obscure, où il y a une lumière rouge. Et tu prends un bout de papier. On sort, avec les autres, chacun avec sa boîte bien fermée, en faisant attention à ce que le bout de scotch couvre bien le trou. On serre bien le couvercle de la boîte pour empêcher le moindre rayon de soleil d’y entrer et de brûler le papier à l’intérieur. Puis, là où tu veux prendre la photo, tu enlèves le ruban adhésif et, au bout de quelque temps, tu le remets.

      De retour à la chambre noire, on enlève tout. Il y a trois bacs avec des liquides différents : un révélateur, un fixateur et de l’eau. On met le papier dans le premier liquide et, tout à coup, surgit l’image. C’est une apparition, c’est magique. Une image photographique survient de je ne sais où. Ensuite, il faut la mettre dans l’eau, puis dans le second produit, pour la protéger. Car il faut protéger l’image.



3

      Plus il y a de soleil, moins longtemps doit-on laisser le trou ouvert. Et moins il y a de soleil, plus longtemps doit-il rester ouvert. C’est la lumière qui brûle le papier photographique, c’est ça l’image photographique, me dit-elle. C’est une brûlure. Pendant un temps.

      Pour faire une bonne image photographique : bien cadrer et ne pas bouger ; ne pas respirer jusqu’au moment où l’on a refermé le trou. Elle avait fait deux tentatives : la première a été ratée, le temps d’exposition était trop long ; la deuxième fois, c’était la bonne. On essaie de fabriquer quelque chose, une image photographique ; le résultat nous semble être une toute autre chose. On s’aperçoit que la vie matérielle est pleine de surprises, et que l’imagination doit faire avec.

      Il y a l’intuition foudroyante de ce qu’est l’acte photographique, qui prend en compte le boîtier en tant qu’intermédiaire actif entre l’œil et ce que nous appelons le réel. L’importance du boîtier. Mais aussi du corps. Le regard. L’image photographique tourne autour d’une expérience corporelle immédiate, quelque chose qu’il ne faut pas séparer de celle-ci.

      Une image photographique est prise à un endroit donné, à un moment donné. D’un coup, la magie ; puis soudain, le désenvoûtement. La conjonction, dans l’image photographique, d’un acte délibéré et du hasard, produisant une sorte de synapse avec le rêve ou le souvenir.



4

      La situation décrite ne fait pas l’apologie d’une prétendue innocence du regard. Entre l’instant recueilli sur la pellicule et le moment où l’on porte son regard sur l’image photographique, il semble toujours y avoir un monde, ou un abîme. Elle sait que les photos qu’elle regarde dans une exposition ne sont pas faites avec une boîte à café. Mais il y a un boîtier, il y a toujours un boîtier. Maintenant, quand je vois une image photographique, je me demande comment elle a été fabriquée. Moi, je l’ai faite d’une autre manière. Mais je me pose la question.



5

      Ce qu’elle voulait prendre en photo n’apparaît pas. Mais le résultat lui a beaucoup plu. Ça fait un peu peur, à cause du noir et blanc. Ce qui prend la place de quelque chose : une image. Ce qui est apparu sur l’image c’étaient des arbres. Ce sont des arbres, mais sans leurs feuilles, me dit-elle. Au moment de prendre la photographie, il y avait beaucoup de feuilles sur les arbres. La tâche au premier plan est intrigante : est-ce une motte, un brin d’herbe ? Peut-être s’agit-il d’un oiseau, se demande-t-elle. Au moment même de prendre la photographie, il serait passé devant…

      La première fois qu’elle a vu cette image, elle s’est étonnée : ce que je voulais faire, ce n’était pas ça ! Mais c’était très bien comme ça, car la photographie est belle. Les arbres, ce sont des fantômes dans un cimetière, me dit-elle. Moi, j’entends « des fantasmes ».



6

      Une image, a-t-elle besoin de mots ?
      Elle semble me dire que oui. Elle n’a pas de mots pour exister, bien évidemment. Mais elle met en évidence notre besoin de regarder avec des mots, le fait que les mots font partie intégrante du cadre même des images. L’image photographique est ignorante d’elle-même, et ce qui se produit avec elle est aussi complexe que subjectif, démesuré, intérieur. Elle appelle des mots qui permettent de la soutenir ; elle appelle quelque chose d’aussi étonnant que ce dont elle s’étonne, quelque chose qui serait en chacun de nous. Soutenir le regard d’une image, ce qui arrive quand elle nous arrive, c’est chercher ces quelques mots.

[…]

P.A.

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